Fluffy – Conte pour enfants

Fluffy
 le faiseur de Sucre d’Orge

Conte pour enfants de Sandrine Gauvin (texte protégé SACD)

Il était une fois, dans un autre monde… Un royaume riche, prospère et respecté.
On venait des contrées les plus lointaines pour admirer la délicatesse de l’architecture, la beauté du palais royal et surtout les sucres d’orge de la reine. Car de toutes les richesses dont disposait le royaume, les sucres d’orge en étaient le joyau. Onctueux, fondants et délicieusement piquants… Ils étaient uniques. On disait même qu’ils avaient le pouvoir de rendre plus douce l’existence de celui qui les consommait.
Comme chaque année, la reine organisait une grande fête en l’honneur de sa sucrerie. Au Palais, elle accueillait les plus hauts dirigeants des royaumes alentour. Elle savait recevoir, se souvenait des prénoms de tout le monde, demandait des nouvelles de chacun. Toujours souriante et riant de bon cœur quand on la félicitait pour son sucre d’orge, elle répondait tout en humilité qu’elle n’y était pour rien, que tout était dû à sa merveilleuse équipe qui travaillait sans relâche à la Fabrique d’où sortaient les fameux bâtonnets. Elle prétendait ne pas connaitre la recette quand on la lui demandait et finissait la conversation, comme chaque année, par un petit rire de gnome qui entraînait celui de l’assistance.
Mais dès qu’elle quittait un convive, les affaires reprenaient. Derrière son sourire, la reine espérait remplir toujours plus les caisses. Bientôt son royaume serait le plus riche. Elle faisait donc signe à son intendante qui, telle une ombre, surgissait de nulle part avec son carnet de commandes et ne lâchait l’invité que lorsqu’elle avait signé une vente. C’était une hyène sans cœur, qui détestait la reine mais qui aimait trop le pouvoir pour s’en éloigner trop longtemps. Son passe-temps préféré était de maltraiter les lutins de la Fabrique. Tous les matins, elle passait dans les allées, pour leur dire qu’ils ne travaillaient jamais assez bien, jamais assez vite. Elle n’avait réussi sa journée que lorsqu’elle en avait fait pleurer un.
Dans un coin de la salle, Fluffy le farfadet observait ce ballet bien réglé. Le faiseur de Sucre d’Orge. C’est comme ça que la reine le surnommait depuis qu’il avait inventé une recette, celle-là même qui enrichissait le royaume.
Fluffy travaillait sans relâche à la Fabrique et tandis que le palais s’ornait de toujours plus de feuilles d’or, ses poches et celles des lutins restaient désespérément vides. Lassé de cette situation, il avait bien l’intention de quitter le royaume. Il était temps que la reine honore la promesse qu’elle lui avait faite le jour où il lui fit goûter la recette.
Il quitta le palais en se disant qu’il irait la voir le lendemain.

Au petit matin, Fluffy se rendit au palais. La reine prenait son petit déjeuner. Dans un coin, la hyène comptabilisait les commandes. Elle le fusilla du regard. Car s’il y avait quelqu’un qu’elle détestait encore plus que la reine, c’était Fluffy. Il prenait la défense des lutins de la Fabrique et lui tenait tête. En plus, elle n’avait jamais réussi à le faire pleurer malgré toutes les humiliations qu’elle lui avait fait subir.
Fluffy, après avoir salué la reine, lui exposa sa requête : il souhaitait qu’elle honore sa promesse.
La reine sentit le sang lui monter à la tête. Cela faisait un petit moment que Fluffy devenait gênant car il lui parlait sans cesse des conditions de travail à la Fabrique et de ses collègues martyrisés par la hyène. Elle ne voulait pas savoir ça, ce qu’elle voulait, elle, c’était s’enrichir quel que soit les sacrifices des autres et ce n’était pas quelques lutins exploités qui allaient l’empêcher de dormir. Certes, la hyène était une tortionnaire, mais elle remplissait les caisses. C’était l’essentiel. Tant que Fluffy travaillait comme un esclave elle lui pardonnait ses idées égalitaires, mais là il demandait qu’elle honore sa promesse, et ça ce n’était pas imaginable. La reine, c’était elle. C’est elle qui décidait qui pouvait quitter le royaume et ce n’était pas un petit farfadet qui allait lui dicter ses règles. Elle regarda Fluffy de ses yeux noirs et lui dit, avec toute la froideur qui la caractérisait :
Farfadet, tu t’adresses à la reine. Et la reine décide de tout. La reine choisit quand elle doit honorer une promesse. Or de quelle promesse parles-tu ? La reine ne fait aucune promesse, surtout pas à un misérable farfadet. Tu devrais me remercier chaque jour de t’avoir offert la possibilité de travailler dans ma Fabrique, toi qui n’es rien. Ce sont mes sucres d’orge qui sont connus, pas les tiens. Tu m’agaces, le farfadet. Et aujourd’hui, je n’ai plus besoin de toi.
Fluffy n’eut pas le temps de protester. Deux gardes l’attrapèrent et le poussèrent dehors. Il dévala les escaliers sous les yeux ébahis des passants. Il se releva, à moitié sonné. Tout en s’époussetant, il regarda la porte et se dit qu’il n’en resterait pas là.
Les semaines qui suivirent furent terribles pour le farfadet. Il avait l’impression d’être dans un cauchemar. Il avait à peine touché le sol en bas des marches du palais que la reine avait propagé d’horribles rumeurs sur lui. Il avait trahi ! Trahi la reine ! Trahi le royaume. On ne savait pas ce qu’il avait fait mais il l’avait fait. Très rapidement Fluffy se retrouva tout seul. Ses anciens collègues ne lui adressaient plus la parole. Et ceux qui l’avaient encouragé à se battre au début, finirent par lui tourner le dos. Les gens le dévisageaient, changeaient de trottoir en le croisant. En quelques jours, il fut mis à l’écart, personne ne voulait lui donner du travail et ses maigres économies fondaient comme neige au soleil. Mais Fluffy était orgueilleux et malgré sa solitude il ne pouvait se résoudre à se taire. Aussi, il était bien décidé à parcourir les contrées voisines pour parler de sa mésaventure et proposer ses talents de faiseur de sucre d’orge. Un soir, son baluchon était prêt. Il partirait le lendemain à l’aube.
Fluffy fut réveillé en pleine nuit par des chuchotements. Il se leva d’un bon quand il reconnut la voix de la hyène dans le couloir. Il eut juste le temps de sauter par la fenêtre avant qu’elle n’enfonce la porte de sa chambre.

Il courut se cacher dans la forêt. Réfugié tout en haut d’un arbre, il entendait les chiens aboyer. Il resta plusieurs heures sans bouger. Au petit matin, il n’y avait plus de bruit. Il descendit de l’arbre mais n’eut pas le temps de faire un pas qu’il sentit un coup derrière la tête. Il s’effondra, évanoui.
Quand Fluffy reprit connaissance, il était dans une cellule. Il ne comprenait pas ce qu’il faisait là et fut sorti de sa torpeur par la voix de la hyène :
Qu’as-tu mis dans la recette Fluffy ?
La hyène le fixait de ses yeux globuleux et rouges. Elle lui posa la même question plusieurs fois de suite, tout en s’approchant de lui. Bientôt elle écrasa sa patte sur la tête du farfadet. Elle voulait une réponse. Les sucres d’orge de la reine n’étaient plus comme avant. Tous les ingrédients avaient été renouvelés et pourtant ça n’avait rien changé. Les sucres d’orge avaient un goût amer. Ils avaient été empoisonnés et ça ne pouvait être que lui le responsable ! Lui qui avait voulu se venger ! Fluffy essaya de se dégager mais elle avait posé ses grosses fesses sur son dos. Il avait du mal à respirer, il suffoquait tout en essayant de dire qu’il n’y était pour rien et qu’il n’avait même pas eu l’autorisation d’aller récupérer ses affaires à la Fabrique. La hyène lâcha son emprise. Elle se redressa et se dirigea vers la porte. Elle ricana de son rire strident et tout en tapant pour que le geôlier lui ouvre, elle dit à Fluffy qu’il n’était pas près de sortir d’ici.

Fluffy s’assit sur la paillasse qui servait de lit et se mit à sangloter. Il passa plusieurs jours dans une demi-conscience, fiévreux et délirant. Il ne comprenait pas ce qui lui était arrivé, lui qui, il y a encore quelques temps, était respecté par ses pairs, écouté et apprécié. Il regretta d’avoir parlé. S’il avait agi comme les autres, en mouton, il ne serait pas là, enfermé entre ces quatre murs, en prison. Fluffy pleura beaucoup. Et puis, une nuit il dormit profondément, et il rêva. Ça ne lui était pas arrivé depuis longtemps et quand il se réveilla, il eut la sensation que quelque chose avait changé.
Il bondit sur ses pattes et commença à faire les cent pas. Le temps du chagrin était bel et bien terminé et non il ne pouvait pas regretter ses actes. Il avait agît honnêtement. Maintenant, il lui fallait sortir d’ici. Mais comment ? Le seul contact qu’il avait avec l’extérieur passait par une petite fente où le geôlier déposait son plateau repas une fois par jour. Seulement, il ne lui avait jamais parlé et ne l’avait jamais vu non plus. Il n’apercevait que sa main récupérer son plateau et n’entendait que ses gloussements quand il ingurgitait les restes de son repas. A force de réfléchir, Fluffy finit par avoir une idée ! Il portait le même pyjama depuis son arrestation et son bonnet de nuit avait en guise de clochette une noisette. Et cette noisette était magique. Il avait trouvé le moyen de s’échapper et la gourmandise du geôlier allait l’aider !
Ce jour-là, quand la trappe s’ouvrit, la main du geôlier qui cherchait le plateau, ne trouva qu’un morceau de pain que Fluffy avait déposé dans la fente. Comme prévu, le pain fut engloutit et la main reparti à la recherche du plateau. Ne le trouvant toujours pas, le geôlier regarda dans la fente et tomba nez à nez avec Fluffy qui le fixait de l’autre côté. Ils se scrutèrent quelques instants. Puis le geôlier referma la trappe.
Il y eut un long silence et Fluffy cru avoir échoué. Mais la porte s’ouvrit et le geôlier attrapa le farfadet dans ses bras avant de lâcher son étreinte et de filer. Fluffy sortit de la cellule et découvrit un spectacle auquel il ne s’attendait pas. Il était dans un long couloir avec des dizaines de portes. Le geôlier les ouvrait les unes après les autres, libérant les prisonniers. Fluffy en reconnu certains, qui avaient passé du temps à la cour de la reine avant de partir sans laisser d’adresse. Il les avait cherché, en vain.

Après le temps des retrouvailles, vint celui de la vengeance.
Les anciens détenus se réunirent dans la salle à manger de la prison. Chacun argumentait sur comment renverser la reine, il fallait monter une armée, et encercler la ville. Fluffy, qui la connaissait bien, savait que la force n’y ferait rien, elle avait des amis très puissants. Il écouta silencieusement les propositions puis il finit par s’éclipser. Il descendit dans la cuisine. En farfouillant dans les placards, il découvrit qu’il y avait tous les ingrédients pour faire des sucres d’orge. Alors il se mit aux fourneaux. Il sentit son cœur bondir dans sa poitrine quand il plongea ses mains dans le sucre. Il réfléchit, le nez au-dessus de sa marmite.
Quand il remonta, chacun, alimenté par l’amertume et la colère voulait imposer son idée. Fluffy posa un plateau sur la table avec des sucres d’orge. Et tout en les distribuant, il exposa le plan qu’il avait imaginé en les cuisinant. Après plusieurs heures d’âpre discussion, il réussit à convaincre l’assemblée de sa réussite.
Le lendemain matin, tout le monde connaissait sa mission et partit en se souhaitant bonne chance. Chaque ancien prisonnier retourna dans le royaume d’où il venait. Les gens étaient surpris et choqués de revoir celui ou celle qui avait disparu sans explication, parfois des années auparavant.
Fluffy fit de même. Il rentra dans son pays natal et demanda à voir le roi, qui, comme tout le monde, avait entendu parler de la haute trahison du farfadet. Mais il accepta néanmoins de le recevoir. Fluffy se présenta, et tint à lui offrir un présent: des sucres d’orge. Le souverain ne put refuser, c’était devenu une denrée rare depuis que ceux de la reine avaient perdu tout leur goût. Il en dégusta un tout de suite. Fluffy le regarda dans les yeux et la magie opéra, comme elle avait opéré avec le geôlier. Car Fluffy avait préparé les sucres d’orge en les saupoudrant de noisette magique de la même manière qu’il avait préparé le morceau de pain. L’effet était immédiat : quiconque mangeait de cette noisette avait le pouvoir de lire la vérité dans les yeux de la première personne qu’il regarderait. Le roi lut la vérité dans les yeux de Fluffy et eu honte d’avoir douté de son honnêteté.
Partout dans les royaumes alentour une scène similaire se déroulait. Car chaque ancien prisonnier avait présenté les sucres d’orge enchantés à son souverain. La nouvelle se rependit comme une traînée de poudre et arriva en quelques jours aux portes du palais de la reine. Dans les rues, les gens parlaient et bientôt elle se retrouva toute seule. Même la hyène finit par partir, alléchée par le pouvoir attrayant de royaumes voisins. Le plan de Fluffy avait marché. Il connaissait tellement bien la reine qu’il savait ce qu’elle craignait le plus : ce n’était pas de perdre son royaume ou sa richesse, non, ce qu’elle craignait le plus c’était que les gens découvrent qui elle était vraiment : un cœur de pierre, un cœur jaloux, un cœur menteur et égoïste. Maintenant, tout le monde savait et personne ne pourrait plus faire semblant de ne pas savoir.

Le temps passa et la reine tomba dans l’oubli. Fluffy de son côté réalisa son rêve : il ouvrit sa petite boutique de sucres d’orge. Un matin, une cliente entra. Il ne la reconnu pas tout de suite, tellement son visage était marqué. Mais le regard de cette femme était si sombre, si dur, qu’il n’eut aucun doute. C’était la reine qui se tenait sur le pas de la porte. Le cœur de Fluffy faisait des bonds. C’était la première fois qu’il la revoyait depuis qu’elle l’avait chassé du palais. Comme elle avait vieilli… Elle lui posa une seule question :
Le temps a passé Fluffy, maintenant tu peux me le dire, qu’avais-tu utilisé pour empoisonner mes sucres d’orge ?
Fluffy la regarda un long moment et ne ressenti que de la pitié pour cette femme. Après tout ce temps, seule cette question la tracassait. Elle ne semblait ressentir aucune honte à avoir emprisonné tous ces gens, elle voulait simplement savoir pourquoi sa poule aux œufs d’or était morte. Fluffy en lui répondant su qu’elle ne comprendrait pas :
Je n’ai rien eu besoin de faire. C’est vous qui les avez empoisonnés. Ce que vous n’avez jamais compris c’est que le pouvoir et l’argent ne peuvent pas tout acheter. Chaque matin, quand j’arrivais à la Fabrique, je plongeais mes mains dans la cuve contenant le sucre et je lui parlais. Je le remerciais pour son travail et il me répondait. Il se sentait apprécié et important. Alors il donnait toutes ses forces pour rendre le sucre d’orge doux et unique. Après mon départ, personne ne l’a encouragé, alors il a juste fait son travail.
La reine regarda Fluffy, incrédule. Elle ne comprenait pas. Fluffy lui donna un sucre d’orge puis lui dit :
Partez maintenant. Vous n’êtes pas la bienvenue ici.
En sortant de la boutique, la reine alla se cacher pour manger le sucre d’orge. Elle pleura comme une petite fille car le goût lui rappela tout ce qu’elle avait perdu. Elle réalisa que le vide qu’elle ressentait n’était pas celui laissé par les richesses envolées, ce n’était pas le palais en ruine, ni même les laquais qui avaient migrés pour d’autres horizons. Non, en retrouvant le goût du sucre d’orge, elle réalisa que ce qu’elle avait perdu était au-delà de tout ça. Elle avait maltraité la seule personne qui lui parlait avec douceur et bienveillance, honnêtement et avec humilité. Elle avait perdu Fluffy. Son chagrin fut si immense qu’elle pensa s’étouffer avec ses sanglots.
Elle voulut retourner le voir et lui dire qu’elle regrettait. Depuis sa première colère, elle regrettait. Mais son orgueil lui interdit et elle repartit, seule, vers son palais vide.
Dans la boutique, Fluffy était resté quelques instants derrière le comptoir, bouleversé par la visite de cette reine qu’il avait aimée et respectée.
Puis, il retourna là où il se sentait le mieux, à ses fourneaux. Il s’approcha du bac à sucre et y plongea ses mains.
Il sentit le sucre le picoter et il le remercia pour son travail. Alors, à cet instant, Fluffy se sentit apaisé.
Il repensa à la première fois qu’il avait fait goûter sa recette à la reine. Elle avait tout de suite aimé ses sucres d’orge et lui avait proposé la moitié de sa fortune sur les ventes des sucreries. Il avait refusé. Tant d’argent ne l’intéressait pas. Lui, ce qu’il voulait, c’était pouvoir être libre. Il voulait qu’elle le laisse partir le jour où il lui demanderait, avec suffisamment d’argent en poche pour ouvrir sa boutique de sucres d’orge. Elle avait ri de cette modeste requête et elle lui avait répondu :
Je te le promets.